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13/01/2015

Cher Monsieur Houellebecq, je vous aime toujours

Pas facile de faire une note de lecture sur le dernier roman de Michel Houellebecq, "Soumission" : le livre suscitait la polémique des semaines avant sa sortie, en parler est devenu presque impossible après les attentats de la semaine dernière. Je vais essayer pourtant, parce que j'ai aimé ce livre et parce qu'il n'est pas le brûlot islamophobe que certains décrivent.

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Houellebecq dit avoir voulu écrire une satire, et que la meilleure preuve en est que ses personnages sont gentiment ridicules. Il s'agit pour lui de politique-fiction et rien d'autre. Mais un livre et ses intentions échappent à leur auteur dès qu'il est édité et ce sont les lecteurs qui en font un autre livre, qui en font autant de livres qu'il y a de lecteurs. Marcel Duchamp disait "C'est le regardeur qui fait le tableau.", il en est exactement de même pour la littérature. Voilà une des explications, en sus du goût de la polémique et de la mauvaise foi, aux interprétations étranges qui circulent au sujet du livre.

Heureusement, d'autres voix s'élèvent : Gilles Kepel, politologue spécialiste du monde arabe, dit qu'il s'agit d'un "roman visionnaire" et les critiques littéraires s'emparent à leur tour du livre. Augustin Trappenard insiste sur le fait que "Houellebecq n'est pas Zemmour", que "la littérature est toujours ambivalente" et qu'il faut "faire attention aux contresens". Ouf.

Voir l'entretien avec Antoine de Caunes sur Canal + le 12 janvier dernier et celui avec Patrick Cohen sur France Inter.

Le livre maintenant. Il nous raconte les errances d'un universitaire désenchanté, sur le point de se marginaliser totalement. Le sujet principal n'est pas l'islam, qui est à la fois un élément de contexte et une réponse possible à la solitude du personnage. Le sujet est la perte du désir, au sens large : le désir sexuel persiste encore un peu - et c'est une souffrance supplémentaire - mais presque tous les autres ont disparu. Si tout désir est mort, alors pourquoi faire ceci plutôt que cela, ou pourquoi ne pas faire une chose plutôt que ne pas en faire une autre, qu'est-ce que cela changerait ? 

"Je me demandais à quoi je pourrais bien m'intéresser moi-même si ma sortie de la vie amoureuse se confirmait, je pourrais prendre des cours d'oenologie peut-être ou collectionner les modèles réduits d'avion."

Mais surnage peut-être encore le dernier désir d'un homme à bout de souffle, le "désir désespéré de s'incorporer à un rite"

On retrouve un héros typiquement houellebecquien - au bord de la dépression - et les thèmes chers à l'auteur : le vieillissement, la misère sexuelle… ainsi qu'un style qui existe quoi qu'on en dise : adjectifs et adverbes délicieusement choisis, changements de focale parfaitement au point, humour féroce, ironie douce-amère et goût prononcé pour les descriptions techniques des moteurs de voiture… C'est peut-être cette ironie qui fait du livre un roman "indécidable" et dérangeant, en compliquant la tâche du lecteur qui aimerait connaître la position de Houellebecq quand aux évènements qu'il décrit. "Soumission" évolue en douceur en deux mouvements. Le premier, celui qui m'a paru le plus intéressant, est centré sur l'universitaire et la perte de ses attachements ; le second développe l'aspect politique-fiction, contexte politique qui permet la renaissance du personnage… ou pas… 

Il est temps de laisser le livre parler de lui-même, en vous livrant quelques extraits.

"Un bonheur bourgeois douloureusement inaccessible au célibataire."  -  "Je me sentais aussi politisé qu'une serviette de toilette."  -  "… une conversation entre hommes, cette chose curieuse qui semble toujours hésiter entre la pédérastie et le duel."  -  "Je me tus méthodiquement."  -  "Myriam respirait avec régularité, son souffle accompagnait sur un tempo plus alangui le bruit discret de la percolation."  -  "l'impression de participer à une expérience collective décevante, mais égalitaire, pouvait ouvrir le chemin d'une résignation partielle".  -  "Il me fallait bien un deuxième verre de calvados pour réfléchir à la question. Après réflexion, il me parut même plus prudent de redescendre acheter une bouteille."  -  "Victime d'une crise d'hypoglycémie mystique…"  -  "Devais-je alors mourir ? Cela me paraissait une décision prématurée."

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